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Une femme: le deuil sans étouffement

Publié le 2 juin 2021
Publié le 2 juin 2021

Il y a un an, je terminais ma session d’école à l’Université Libre de Bruxelles à distance, la pandémie ayant interrompu mon échange scolaire en Belgique et m’ayant obligée à revenir au Canada pour finir en ligne. Dans le cadre de mon cours de linguistique, comme projet de fin de session, je devais écrire une chronique sur un livre de mon choix portant sur le sujet du deuil. Pas très joyeux, je sais, mais ce genre de livre apporte des réflexions très intéressantes et c’est pourquoi je voulais aujourd’hui vous partager ladite chronique, que j’ai décidé d’écrire sur Une femme par Annie Ernaux.

Entre passé et présent, objectivité et émotion, Une femme par Annie Ernaux vous transportera dans l’état du deuil de façon réaliste, tout en détournant l’étouffement émotionnel et littéraire que le thème de la mort a tendance à provoquer.

L’écrivaine se spécialise en récits autobiographiques à tendances sociologiques et Une femme, paru le 14 janvier 1988 aux Éditions Gallimard et sorti seulement cinq ans après La Place (roman couvrant la mort de son père), a pour sujet la mort de sa mère (avec le deuil qui s’ensuit),

Ce n’est pas le genre de livre que je lis habituellement, mais j’ai été agréablement surprise par la profondeur cachée derrière la simplicité de ce très court roman.

Bref, voici sans plus tarder ma chronique, qui, comme vous le constaterez, adopte un ton évidemment plus sérieux et scolaire que mes autres articles de blogue, mais qui, je l’espère, vous plaira tout de même!

P.-S. : Pour ceux et celles qui n’ont pas lu le livre : pas d’inquiétude! Cette chronique ne contient pas de spoiler en tant que tel, bien que l’analyse peut rapporter quelques éléments de l’histoire.

*

À l’instar de la plupart des livres de la littérature du deuil, Une femme commence avec l’annonce de la mort de l’être aimé. Annie Ernaux nous décrit d’abord, de façon très impersonnelle et mécanique, toutes les formalités et gestes à poser en vue de l’enterrement de sa mère. Après une vingtaine de pages, le personnel se fait ressentir : nous apprenons à connaître la mère à travers son enfance modeste, ses conditions de travail en tant qu’ouvrière, son mariage au père d’Annie, l’atteinte de son rêve de devenir commerçante, sa vie avant et après la naissance d’Annie, puis sa vieillesse. Nous découvrons une femme forte qui promène son bébé en poussette entre deux alertes à la bombe (Occupation de la Normandie) pour le « fortifier » et qui veut se rendre « bonne et utile » en aidant sa communauté (p.44). Nous découvrons l’épouse qui fait la loi dans le couple et qui n’hésite pas à s’occuper seule du commerce. Une femme qui n’a jamais le temps et qui « avait deux visages, l’un pour la clientèle, l’autre pour [sa famille] » (p.51). Puis nous découvrons une grande insécurité : la peur d’être jugée inférieure. Fuyant l’indignité comme la peste, la mère désire s’élever dans la société; désir qui se traduit par une obsession sur l’apparence, les « gens bien » (p.55) et l’éducation. La mère donne tout à sa fille pour la « pousser vers des connaissances et des goûts qu’elle savait être ceux des gens cultivés » (p.58) et ce, malgré quelques soucis d’argent. Une femme, donc, généreuse et travaillante jusqu’à la fin, mais rongée d’une peur insatiable du jugement et ressentant constamment le besoin de « racheter son infériorité » même, plus tard, face à sa fille.

Dans Une femme, il y a plus de faits, moins de descriptions émotives. Cette écriture factuelle du deuil, de la vie, de la mort, relève du style de l’auteur qui se veut clair et réel. Une écriture blanche qui ne recherche pas d’effets de style, qui pratique les phrases courtes. En quelque 106 pages, on ne se sent pas étouffé par une description pesante de sentiments douloureux et de tristesse excessive. Cela ne veut toutefois pas dire que nous ne sommes pas émus par l’histoire et que tout semble insensible. Au contraire : nous sommes tout de même confrontés à une vraie mort (pas celle d’un personnage fictif), très personnelle. Par ailleurs, mis à part le portrait de la mère, la relation mère-fille est détaillée dans toute son évolution et c’est ce qui, malgré l’objectivité de l’écriture, ne perd pas la qualité touchante de l’histoire, comme nous allons maintenant le voir.

Le développement de la relation mère-fille est sincère, réaliste et complexe. On suit une relation qui passe d’abord de l’admiration et de l’amour inconditionnel à la haine durant la révolte de l’adolescence. Les obsessions de la mère pour l’éducation et les apparences affectent la fille en suffoquant sa vie sociale au point tel que cette dernière dit : « quelques fois, je m’imaginais que sa mort ne m’aurait rien fait » (p.62). Cette remarque illustre l’intangibilité du concept de la mort pour la jeunesse. La différence d’éducation entre la mère et la fille cause également un éloignement relationnel où la fille commence elle-même à mépriser « l’infériorité » de sa mère : « entre le désir de se cultiver et le fait de l’être, il y avait un gouffre. » (p.63). D’une part donc, le récit ne cache pas les désaccords et les haines passagères dans la relation, ce qui facilite l’identification des lecteurs. D’autre part, lorsque la révolte adolescente laisse place à une complicité de l’âge adulte dans la relation, la reconnaissance de la fille envers la mère fait surface en plus d’une compréhension mutuelle sur cette peur de l’infériorité. Finalement vient le changement de rôle, où, avec la vieillesse, la mère devient dépendante de la fille. Pour moi, les descriptions sur l’évolution de la démence de la mère constituaient les passages les plus difficiles à lire. Voir cette femme forte tomber si bas, se détériorer, fut particulièrement marquant d’autant plus que les descriptions de l’état de la mère sont bien explicites : « elle a oublié l’ordre et le fonctionnement des choses » (p.90), « elle a commencé d’avoir quelque chose de sauvage dans son apparence » (p.97). On ressent l’impuissance de la fille à s’occuper de sa mère, on ressent sa détresse et son refus de penser à l’inévitable de la mort : « Je ne voulais pas qu’elle meure » (p.101), la mort du proche devient tangible, personnelle, égoïste. Les souffrances de la fille en conséquence à ce déclin de l’être aimé sont plus concrètes sans être explicites. Des souffrances autant émotionnelles que physiques : « J’avais des difficultés pour avaler, mal à l’estomac » (p.92) et psychologiques : « j’avais l’impression d’être folle aussi » (p.93). Durant la maladie de sa mère, l’auteure a même eu deux accidents de voiture, indiquant sa fragilité psychologique sans l’expliquer comme telle. Donc, bien que les émotions ne fassent pas figure première dans la narration, et que le style de l’auteur peut paraître froid, entre les lignes, sans mélodrame étouffant, on peut percer l’émotion et en être touché.

Le questionnement métanarratif de l’auteur ajoute à cette émotivité presque silencieuse, apportant un réalisme agréable par l’introspection. Ernaux parle à plusieurs reprises de son processus d’écriture à l’intérieur même du livre. Elle dit avoir pris trois semaines avant de surmonter « la terreur d’écrire […] « ma mère est morte » » (p.21), puis elle mentionne souvent ne pas être capable de faire autre chose que d’écrire, comme si c’était un besoin primaire. Ce besoin peut s’expliquer par la crainte de « voir disparaître avec [la mort du proche] une partie de son propre passé. » (Strasser, 2012, p.213) Sa mère était l’élément « qui unissait la femme qu[’elle est] à l’enfant qu[’elle a] été » et à la mort de sa mère, Annie Ernaux a « perdu le dernier lien avec le monde dont [elle est] issue » (p.106). Il y a donc toute une question de lien avec le passé et de pont avec le présent. Par l’écriture, Ernaux ressuscite en quelque sorte sa mère ou, comme elle le dit elle-même « j’écris sur ma mère pour, à mon tour, la mettre au monde. » (p.43). Nous pouvons ajouter ici la question de l’énonciation : l’auteure ponctue l’histoire de plusieurs expressions que sa mère avait l’habitude de dire. Par exemple : « C’était une belle blonde assez forte (« on m’aurait acheté ma santé! »), aux yeux gris […] ». On a alors l’impression que la mère a son mot à dire dans le texte. La notion du temps est alors flouée : « je n’écris pas sur elle, j’ai plutôt l’impression de vivre avec elle dans un temps, des lieux, où elle est vivante » (p.68). L’enjeu de ce jeu avec le temps est que la sortie du livre signe d’une part la « mort définitive » (p.69) de la mère et d’une autre, une certaine conclusion au deuil de la fille. Cette façon d’écrire permet de garder la mémoire vivante tout en faisant office de voie vers la guérison, d’acceptation du « passage de l’être au ne pas être » (Strasser, 2012, p.209). Cette évolution parallèle du deuil à travers le métanarratif est bien intéressante.

Finalement, par une autre question métanarrative, Ernaux trace la voie à une identification interchangeable. L’auteure se demande comment raconter l’histoire de sa mère. En soulevant ici et là des souvenirs, Ernaux « ne retrouve ainsi que la femme de [… son] imaginaire » (p.22-23). Or, elle voulait « saisir aussi la femme qui a existé hors [d’elle], la femme réelle ». Ernaux se questionne sur « l’ordre des choses […] comme s’il existait un ordre idéal, seul capable de rendre une vérité concernant [sa] mère » (p.43-44). La solution : situer sa mère dans son histoire et sortir « de la solitude et de l’obscurité du souvenir individuel » (p.52). L’auteure s’exprime ici en d’autres mots : « En écrivant, je vois tantôt la « bonne » mère, tantôt la « mauvaise ». Pour échapper à ce balancement venu du plus loin de l’enfance, j’essaie de décrire et d’expliquer comme s’il s’agissait d’une autre mère et d’une fille qui ne serait pas moi. » (p.62) Le titre du livre lui-même montre cette objectivité qu’elle veut placer face à la perception qu’elle a de sa mère : Une femme. Parler de sa mère comme d’une femme ajoute une « qualité interchangeable de son existence avec celle d’autres femmes » (Hechler, 2020). L’auteure, tout comme les lectrices, peut se mettre à la place de cette femme. Par ailleurs, avec cette objectivité, la fille comprend non seulement la mère, mais se comprend elle-même, et ressent une grande gratitude : « Il fallait que ma mère, née dans un milieu dominé, dont elle a voulu sortir, devienne histoire pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon son désir, je suis passée » (p.106). Un autre pas, donc, vers la guérison.

Bref, pour une courte lecture aussi simple que touchante et pour une histoire à laquelle on peut facilement s’identifier, Une femme est le roman à considérer.

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1 Comment

  1. Dynanik

    Je trouve ça bien intéressant et je pense qu’on peut tous se reconnaitre à travers ce genre d’histoire. J’ajoute à ma liste de lecture. Merci!

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